L’ESMA à Buenos Aires : visite d'un lieu emblématique de la dictature argentine de 1976-1983
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- 23 mars
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 mars
À l’occasion du triste anniversaire des 50 ans du coup d’État militaire en Argentine, le 24 mars 1976, retour en texte et en images sur l’ESMA (École Supérieure de Mécanique de la Marine), l’un des 700 centres clandestins de détention actifs durant la dictature en Argentine, et sans doute celui qui symbolise le mieux les atrocités commises pendant cette période de terrorisme d’État.
Introduction : derrière les grilles, l'horreur
En 1976, trois généraux représentant les trois corps de l’armée - Jorge Rafael Videla (armée de Terre), Emilio Massera (Marine) et Orlando Agosti (armée de l’Air) - prennent le pouvoir et renversent Isabel Perón, devenue présidente à la mort de son mari Juan Perón en 1974. Ce coup d’État, baptisé « Processus de réorganisation nationale » (Proceso de Reorganización Nacional), marque la fin de l’État de droit et l’instauration d’une dictature militaire - la sixième depuis 1930 en Argentine, et de loin la plus brutale.
Enlèvements, séquestrations, tortures et assassinats ciblent des dizaines de milliers d’opposants, souvent de jeunes militants, notamment issus des Montoneros ou d’autres mouvements de gauche.
Entre 1976 et 1983, sur les 30 000 disparus estimés, environ 5 000 seraient passés par l’ESMA. La majorité reste encore aujourd’hui portée disparue. Beaucoup ont été jetés dans le Río de la Plata lors des « vols de la mort », après avoir été torturés puis drogués. La dernière victime sortira du centre en décembre 1983, une semaine avant l’arrivée au pouvoir de Raúl Alfonsín et le retour à la démocratie. Un modèle d’avion utilisé pour ces opérations est aujourd’hui visible dans le jardin du site de l’ESMA comme une sorte de pièce à conviction.
Derrière les grilles de l’ESMA, sur l’avenue Libertador, au cœur du quartier chic de Palermo, en plein centre de Buenos Aires, l’apparence paisible de ce site de 17 hectares avec son joli jardin contraste violemment avec ce qui se déroulait à l’intérieur.
Aujourd’hui, des banderoles sur les grilles rappellent ce qu’a été le lieu, et alertent sur les menaces actuelles pesant sur sa préservation. Et le Casino des officiers, épicentre de la répression, abrite désormais le Musée-site de mémoire, avec une excellente exposition permanente fondée sur témoignages et archives à voir absolument, que j'ai eu l'occasion de visiter en janvier 2025.
En entrant dans l'enceinte du Casino, le lieu central des atrocités, on sent immédiatement une ambiance pesante et étriquée, en visitant ces espaces exigus, et d'une très lourde charge émotionnelle.
Diviser pour mieux régner : une mécanique de disparition organisée
À l’ESMA, la violence était méthodique, organisée et hiérarchisée.
Chaque espace avait une fonction précise, et les prisonniers étaient classés selon leur statut, avec des conditions de détention différenciées : un système conçu pour instaurer méfiance et division.
Le sous-sol, surnommé cyniquement « avenue du bonheur », était dédié à la séquestration. Dans les combles, la Capucha et la Capuchita constituaient les espaces les plus durs : les détenus y étaient allongés, yeux bandés, entravés aux mains et aux pieds, dans des compartiments d’environ 2 mètres sur 80 cm, séparés les uns des autres.
Dans la Capuchita, les sons parvenaient de l’extérieur, et c’est grâce à ces derniers (des avions se dirigeant vers l’Aeroparque, les voitures avenida Libertador et les matchs de football du stade de River voisin) que les détenus cagoulés ont su qu’ils étaient détenus à l’ESMA.
Les salles de torture, appelées « bloc opératoire », coexistaient avec la Pecera, espace de travail forcé où certains prisonniers faisant partie du « processus de récupération » réalisaient différentes activités – manuelles ou intellectuelles - imposées par leurs bourreaux, sous surveillance constante.
Le “processus de récupération” : la manipulation et la perversité poussées à l’extrême
L’ESMA se distingue en effet par le “processus de récupération”, une stratégie visant à tenter de faire rentrer dans le « droit chemin » certains détenus et leur inculquer les valeurs prônées par la dictature, et en les faisant travailler de manière forcée à améliorer l’image de l’Argentine à l’extérieur du pays, un des souhaits de Massera.
Sélectionnés pour leurs compétences et leur niveau intellectuel souvent + élevés que la moyenne, ce « mini staff » (comme les tortionnaires les appelaient) étaient par exemple amenés à être plombiers, traducteurs, analystes, journalistes, photographes ou faussaires. Ou à « servir » d’esclaves sexuels pour certaines femmes, qui étaient bien souvent violées de manière systématique – et systémique. L’horreur et la perversion n’ayant pas de limite, elles se voyaient parfois forcées à accompagner leurs tortionnaires lors de sorties mondaines dans des restaurants boîtes de nuit de la vie civile, en « liberté », maquillées avec de jolies robes et parfums offerts pour l’occasion. Sans bien sûr pouvoir révéler à personne le supplice qu’elles enduraient, au risque d’être éliminées. Suscitant la jalousie des autres prisonniers.
Selon l’historienne Marina Franco, ce système visait à produire la soumission par la dépendance et l’ambiguïté morale.
Non contents d’exploiter leurs compétences, les militaires « récupéraient » aussi leurs biens - mobiliers, immobiliers, qui étaient ensuite souvent revendus via de faux documents, établis bien souvent par les faussaires de ce même mini staff, grâce à une structure immobilière créé pour l’occasion.
Sortir de l’ESMA vivant (pour les chanceux) ne signifiait pas que bonheur et délivrance. Les survivants étaient ainsi confrontés à la suspicion, y compris de la part d’autres victimes : « Por algo habrán sobrevivido » (il y a bien une raison au fait qu’ils aient survécu)
On se disait qu’ils avaient nécessairement trahi pour s’en sortir. Sinon, pourquoi auraient-il survécu ?
Le système avait précisément été conçu pour cela : brouiller les repères, créer de la dépendance et fragmenter les relations humaines.
Deux disparitions françaises et un lanceur d'alerte révèlent l’ESMA
Pendant longtemps, ce qui se passait à l’ESMA est resté largement ignoré. A l’intérieur du pays comme à l’extérieur.
La disparition, en décembre 1977, des religieuses françaises Alice Domon et Léonie Duquet marque un tournant. Engagées auprès des Madres de Plaza de Mayo, elles sont vraisemblablement enlevées par un commando infiltré, détenues à l’ESMA, torturées puis assassinées lors d’un vol de la mort (selon les témoignages).
Cette affaire devient progressivement une crise diplomatique.
En 1978, le survivant Horacio Domingo Maggio parvient à transmettre à Amnesty International et aux ambassades américaine et française des informations détaillées sur le centre, accompagnées de plans. Jugés d’abord peu crédibles, ses témoignages seront confirmés en 1979 par d’autres survivants devant l’Assemblée nationale française.
À mesure que les soupçons grandissent, l’ESMA réduit ses activités et détruit des documents.
Certains éléments de son architecture sont également modifiés - escaliers déplacés, passages transformés - pour décrédibiliser les témoignages des survivants. Ce sont notamment des photographies clandestines prises par d’anciennes détenues qui ont permis de reconstituer certains espaces.
Autre épisode marquant : durant le Mondial 1978 qui se déroule en Argentine en pleine dictature, un détenu, Raúl Cubas, est envoyé interviewer l’entraineur de l’équipe Argentine César Luis Menotti avec une fausse accréditation. Seul face à lui, il renonce à révéler sa situation, craignant qu’il ne soit proche du régime - une occasion manquée de révéler plus tôt les crimes.
Du Centro Piloto aux méthodes appliquées pendant la guerre d’Algérie : les liens troubles entre la France et l’Argentine…
Par ailleurs, le Centro Piloto, installé à Paris en 1977 au sein de la chancellerie argentine, reste encore assez méconnu, mais serait une sorte de « dictature hors-les-murs »…
Sa mission principale : mener une guerre de l’information pour redorer l’image internationale de la dictature argentine, alors même que la répression bat son plein depuis 1976. Face à la multiplication des témoignages de disparitions et de tortures - qui commencent à créer des tensions diplomatiques en Europe - le Centro Piloto devient un outil stratégique de propagande, mais aussi de surveillance.
Des agents infiltrent les réseaux d’exilés et d’organisations de défense des droits humains, parfois sous de fausses identités. Certains témoignages évoquent aussi des opérations clandestines menées depuis Paris, liées notamment à l’amiral Massera.
Par ailleurs, dès les années 1950 et 1960, des missions militaires françaises transmettent en Amérique latine les techniques de « guerre révolutionnaire » développées contre le FLN : quadrillage urbain, disparition forcée, torture systématique et guerre psychologique.
Ce modèle, expérimenté en Algérie, devient une référence pour les dictatures sud-américaines durant la Guerre froide.
La disparition forcée, c’est à dire faire disparaître le corps pour nier le crime, devient ainsi une technologie politique exportée qui atteint à l’ESMA un degré d’industrialisation inédit.
Et rendu possible notamment par les vols de la mort. Mais aussi par l'enterrement des corps des victimes dans des fosses communes qui continuent aujourd'hui encore d'être découvertes, sur les sites même de tortures ou dans des parties de cimetières à proximité de ces sites (comme le documentaire Les disparus du Racing le montre par exemple)
Sans corps, pas de mort, et pas de coupable : impunité garantie pour les tortionnaires et pas d'action légale. Pas de deuil non plus, pour les proches : la double peine pour les victimes.
Naissances volées et lutte des Madres & Abuelas de la Plaza de Mayo
L’ESMA fut également un lieu central du plan d’appropriation d’enfants. Des femmes enceintes y accouchaient clandestinement dans une pièce dédiée à l'étage, avant que leurs bébés leur soient retirés. Non contents de torturer et tuer les prisonniers politiques, les militaires volèrent ainsi plusieurs centaines de bébés nés en captivité - dont plusieurs dizaines à l’ESMA - pour les faire adopter, le plus souvent, par des familles de militaires ou de policiers. Certaines détenues de l’ESMA réussirent à transmettre des informations cruciales, permettant plus tard aux Madres et Abuelas de Plaza de Mayo d’identifier une partie de ces enfants.
Les Madres de Plaza de Mayo, puis les Abuelas de Plaza de Mayo - mères et grands-mères de disparus - ont fondé en 1977 un mouvement emblématique, du nom de la place située devant la Casa Rosada. Depuis le 30 avril 1977, elles tournent sans relâche chaque jeudi autour de la Pyramide de Mai, sur la Plaza de Mayo (la place où se situe le gouvernement argentin, la Casa Rosada), à Buenos Aires, scandant un à un les noms des disparus, auxquels la foule répond « Presente », pour que leur mémoire perdure. A l'époque, elles marchent par groupe de 3 maximum, contournant l'interdiction des militaires de manifester (et de rassemblements à 4 personnes et +). Leur signe distinctif : un foulard blanc dans les cheveux, symbolisant la couche de leur enfant ou petit-enfant disparu. Au fil des années, d’autres associations de défense des droits humains les ont rejointes pour relayer les luttes en cours, les fondatrices de ce mouvement mondialement connu ayant été tuées par les militaires à l’ESMA.
Grâce à leur mobilisation et aux avancées scientifiques, notamment la mise au point d’un indice de grand-maternité permettant d’établir un lien de parenté malgré l’absence d’une génération disparue, plus de 140 enfants ont retrouvé leur famille biologique. Parmi ces retrouvailles, celle de Leonardo Fossati, petit-fils d’Estela de Carlotto, présidente du mouvement, incarne ce lien retrouvé entre passé et présent. Il est aujourd’hui très mobilisé dans l’association, et la route est encore longue pour retrouver les quelque 300 enfants nés pendant la dictature qui vivent encore sans connaître leurs véritables origines.
Aujourd’hui plus que jamais, leur action reste essentielle - et est pourtant menacée. Privées de financements publics et visées par des attaques négationnistes cherchant à réécrire l’histoire par le gouvernement de Milei, elles poursuivent leur combat avec une détermination intacte. Elles ont récemment lancé un appel aux dons pour continuer leurs recherches. N’hésitez pas à leur donner un coup de pouce si vous le pouvez en cliquant ici…
Mémoire, Vérité, Justice (Memoria, Verdad, Justicia) : que la mémoire vive
Dans les années 1990, un projet présidentiel du président Menem proposa de raser l’ESMA pour en faire un « parc de réconciliation nationale ». Heureusement, la mobilisation des organisations de droits de l’Homme (dont bien sur le collectif des Madres y Abuelas de la Plaza de Mayo) empêcha sa destruction.
En 1995 est publié le livre « El vuelo » (Le vol) d’Horacio Verbitsky, narrant à la 1ère personne les vols de la mort. Des manifestations ont lieu devant la porte de l’ESMA, qui continuait à l’époque à être une école de la marine…
En 2004, le président péroniste Néstor Kirchner transforme finalement le site en espace de mémoire. Les survivants y retournèrent pour la première fois. Ce n'est qu'en 2015 que, le Musée ouvre ses portes.
A noter d’ailleurs que c’est également grâce à Néstor Kirchner que les coupables de la dictature peuvent enfin être rejugés et condamnés : après le procès historique des juntes en 1985 et le célèbre rapport officiel “Nunca Más” (“Plus jamais”) publié en 1984 par la commission d’enquête argentine sur les disparitions forcées, la CONADEP (Comisión Nacional sobre la Desaparición de Personas), qui condamne les principaux responsables à la perpétuité, les poursuites sont rapidement stoppées par les lois d’amnistie, puis par les grâces présidentielles accordées par Carlos Menem à la fin des années 1980 / début des années 1990, entraînant la libération de nombreux condamnés, dont les principaux dirigeants de la junte comme Jorge Videla ou Emilio Massera, instaurant une longue période d’impunité.
Leur annulation au début des années 2000 par Kirchner permet enfin la reprise des procès, aboutissant à plus de 1 200 condamnations, tandis que de nombreuses affaires restent encore en cours aujourd’hui… mais jusque quand ?
Aujourd’hui, l’ESMA est un espace de mémoire et a été classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2023. Mais la mémoire reste fragile et le négationnisme et révisionnisme de Milei et consorts continuent de menacer la transmission de ce passé. L’association des Abuelas de la Plaza de Mayo, l’ESMA et le Secrétariat Argentin des Droits de l’Homme, qui réalisent pourtant un travail de mémoire incroyable, se sont vus couper leur financement drastiquement par Milei et son massacre à la tronçonneuse des droits de l’Homme.
Plus que jamais, il est essentiel de faire vivre la mémoire des 30 000 disparus et des centaines de milliers de vies brisées. Nunca Más !
Museo-Sitio de la Memorio ESMA : Avenida del Libertador 8151/8571 - Ciudad de Buenos Aires du mercredi au samedi de 10h à 17h. Visites guidées les samedi de 11h à 14h. Entrée gratuite. Audioguides disponibles en français, anglais, espagnol et portugais.
Pour aller + loin sur l'ESMA à Buenos Aires et la dictature argentine
Des films & documentaires :
Argentina, 1985 (2023) : fiction retraçant les procès de 1985 et de l'avocat ayant dirigé
Kamchatka (2002) : la dictature à travers les yeux d'un enfant, un film bouleversant
El Juicio (2023) : documentaire avec des images d'archive du procès de 1985
Rojo (2018) : thriller se passant quelques mois avant l'arrivée de Videla au pouvoir
El Secreto de Sus Ojos (Dans ses yeux) (2009) : polar sur fond de post dictature
La historia oficial (1985) : un classique du cinéma argentin, autour des enfants volés pendant la dictature
Azor (2021) : thriller classieux sur fond de dictature militaire
Les fusillés du Racing (2023) : documentaire-enquête sur le cas de 6 personnes fusillées devant le Stade de Racing en 1977
Pour les hispanophones, de nombreux films sur la thématique (dont plusieurs des films cités ci-dessus) sont disponibles sur l'excellente plateforme espagnole Filmin :
https://www.filmin.es/catalogo/tema/dictadura-militar-argentina?origin=searcher&origin-query=secondary
Des livres
"Crimes contre l’humanité à l’ESMA" de Claudia Feld & Marina Franco
L' appel (La llamada) de Leila Guerriero
Des articles
ESP
Museo Sitio de Memoria ESMA (le site est très bien fait, et présente un descriptif détaillé de chaque salle, avec des vidéos de témoignages associées)
Ente Público Espacio para la Memoria y la Promoción y Defensa de los Derechos Humanos
Casa de Nuestros Hijos. La Vida y la Esperanza / Madres de Plaza de Mayo Línea Fundadora
Espacio Cultural Nuestros hijos (ECuNHi) / Asociación Madres de Plaza de Mayo
Secretaría de Derechos Humanos y Pluralismo Cultural de la Nación
Instituto de Políticas Públicas en Derechos Humanos del Mercosur (IPPDH)
https://www.pagina12.com.ar/427016-claudia-feld-y-marina-franco-la-esma-implico-mucho-mas-que-r/
FR
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